Ruptures et continuités dans le mouvement autonome : une perspective critique

Ce texte est issu des notes d’une intervention à un atelier sur l’autonomie de l’université d’été du NPA 2018.

Vidéo de l’intervention

Ruptures et continuités dans le mouvement autonome :

des centres sociaux Italiens et Allemands des années 70/80 à la ZAD de NDDL et l’occupation de Tolbiac en 2018.

Quelles divergences stratégiques avec les marxistes ?

Je vais tenter de dégager différents points de ruptures et de continuités du mouvement autonomes des centres sociaux Italiens et Allemands des années 70/80 jusqu’à la ZAD de NDDL et l’occupation de Tolbiac en 2018. Un des objectifs sera de mettre en débat les stratégies autonomes et marxistes et de l’illustrer par les luttes récentes qui ont eu lieu, en particulier dans la jeunesse et dans les universités contre la loi Travail en 2016 et contre la loi ORE sur la sélection à l’université en 2018, pour tâcher d’en tirer des points d’appuis et des éléments concrets d’interventions dans les mobilisations à venir.

  1. Caractérisation de l’autonomie

Les autonomes sont-ils les même hier et aujourd’hui ? Question intimement liée à celle de la définition de « l’autonomie» et de l’histoire du « mouvement autonome ».

Les pensées, les théories, les pratiques, les tactiques qualifiées d’autonomes évoluent au cours de l’histoire et sont diverses d’un groupe à l’autre.

Le refus de la délégation politique et l’autonomie vis à vis l’état mais aussi des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier, souvent mis en avant, ne suffisent pas à définir ce courant. Essayons tout de même de dégager quelques grandes lignes de définition qui caractérisent les autonomes autour de trois points : leurs moyens d’actions, leurs théories et leurs identités.

1/ Ils ont des méthodes et moyens d’actions jugés « radicaux » qui peuvent se ranger en schématisant dans deux grandes catégories complémentaires: les affrontements contre l’état et les symboles du capital (black block, affrontement contre la police, manif sauvage, casses de banques, vols, défense de territoires…), et les occupations de « territoires » (squats, occupations, ZAD, villages autogérés, …). Historiquement les affrontements se développent pour défendre ces territoires. Par la suite ils ont lieu même sans territoire à défendre (manif, black-bloc).

2/ Ces moyens d’actions, autrement dit ces tactiques, sont de fait érigés en stratégie. Cela s’est traduit dans leur théorie et découle notamment de leur conception des classes qui les amène à repenser le sujet révolutionnaire et les questions stratégiques et de pouvoir. Comme les anarchistes et à la différence des marxistes, les autonomes veulent renverser l’Etat et détruire le pouvoir mais sans période transitoire. Leur spécificité est que contrairement aux anarchistes qui pensent que cela arrivera lors d’une révolution sociale mené par la classe ouvrière, les autonomes repensent le sujet révolutionnaire qui devient tout le monde. En effet suite à la restructuration du capitalisme et au déclin du secteur industriel le prolétariat serait désormais diffus (employés des services, précaires, chômeurs, étudiant.e.s) et ce n’est plus la question de la production qui serait centrale mais celle des flux (marchandises, transports, électricité, internet, informations, …).  Il en découle que les lieux de travail ne seraient plus centraux dans la lutte contre le capitalisme, il ne s’agit plus de se réapproprier (ni de restructurer) les moyens de production. Leur stratégie/tactique pour détruire l’Etat et le pouvoir qui lui aussi serait diffus n’est plus tant la grève que le blocage des flux, ils fétichisent l’insurrection d’un petit nombre, leur force ne provient plus des masses mais de la détermination de ceux qui luttent. La subversion de la vie quotidienne, la subjectivité et l’imagination seule permettent désormais de rivaliser avec le pouvoir. Les moyens se substituent à la fin, le communisme est pour eux possible ici et maintenant. Voici quelques citations qui résument cette pensée :

« Changer le monde sans prendre le pouvoir » Titre du livre de John Holloway

« Si le sujet de la grève était la classe ouvrière, celui du blocage est parfaitement quelconque.» Comité invisible, A nos amis

« Ce qui nous motivait n’était pas la révolte éthique contre l’exploitation que les ouvriers subissaient, mais l’admiration politique pour les pratiques d’insubordination qu’ils s’inventaient » Mario Tronti

« Il s’agit de briser les rouages mortifères de cette non-société car il n’y a que des rouages et des flux à cibler, et non des individus ou groupe d’individus, ni même une classe. » La lutte des classes est perdue – reste la révolution, Mouvement Autonome Révolutionnaire, 18 mars 2018

« L’imagination détruira le pouvoir et un éclat de rire vous enterrera » (grande inscription devant l’entrée de l’université de Rome en 77, apogée du mouvement autonome Italien), cf photo illustration de l’article

Si nous sommes en radical désaccord avec toutes ces théories, elles ont au moins le mérite d’ouvrir le débat de la stratégie pour gagner et renverser le capitalisme.

3/ Au-delà des tactiques et stratégies, les autonomes et le black-block développent une identité très forte qui contribue à les définir et qui évolue au cours du temps. On pourrait y revenir plus longuement mais pour faire court : les vêtements noirs (des blousons en cuir des années 80 aux Kway noirs des années 2010), les drapeaux noirs, les masques de ski et les casques se sont transformés en masques à gaz et banderoles renforcées, du punk à la culture vegan en passant par la vie en communauté dans des squats ou des villages autogérés, tout cela forme autant de symboles d’un mode de vie qui contribue à les définir.

On peut schématiser deux vagues dans l’histoire de l’autonomie: la première constituée des premiers groupes d’autonomie ouvrière prônant la prise d’initiative directe (Italie issu des operaïstes et Allemagne, années 70-80, centres sociaux, squats). La deuxième vague voit la résurgence du mouvement autonome et du black-block sous sa forme actuelle à travers le mouvement altermondialiste (Seattle en 99, Gêne en 01) puis en France dans les années 2000-2010 (génération CPE 2006, affaire Coupat 2008, ZAD NDDL 09, loi travail et le cortège de tête 2016…).

Pour conclure sur cette définition on ne peut que rappeler et insister sur le fait que le courant autonome est composé de différentes sensibilités et qu’il constitue plus une constellation diversifiée qu’un mouvement réellement unifié autour de textes fondateurs théoriques communs ou autour d’une organisation bien déterminée. Pour montrer cette diversité citons en vrac quelques penseurs, groupes, textes ou médias assez divers et souvent rattaché à l’autonomie: Opéraistes (Negri, Tronti, …), Holloway, Situationnistes, Comité invisible (Coupat, Tiqqun, appelistes), Paris lutte info, MILI ou génération ingouvernable, zadistes, …

 

  1. Retour historique

L’autonomie Italienne : (cf Mémoire de Schifres)

conditions d’émergences : tradition de violence politique en Italie (Nord riche industrialisé, Sud pauvre dominé par la mafia, unification brutale, fascisme et résistance, industrialisation tardive et tensions avec la classe ouvrière exacerbées), domination de la gauche par le PCI, tentative du « compromis historique » (en 73 coup d’état au Chili, Berlinguer du PCI veut former un gouvernement de coalition avec la Aldo Moro de la Démocratie Chrétienne qui est assassiné par les brigades rouges en 78), syndicats contrôlés par le PCI. Le courant autonome est principalement issu des centres sociaux qui sont conçu comme les « soviets des temps modernes » :

-apparition de comité de quartiers dans les années 60 à Turin et Rome initialement encore contrôlé par église ou PCI mais s’indépendantisent (s’autonomisent !) petit à petit. Grève des loyers en 64, nombreux bidonvilles, gros problèmes de logements, occupations de logements vides pour résoudre ce problème et affrontement avec la police violents. Premiers squat s’ouvrent à Rome en 69. En 75 à Milan premiers centres sociaux. Développement de « l’autoréduction » qui se radicalise (pas payer en totalité ou en partie un produit ou service : loyer, électricité, …). Pratiques qui rappellent celle des autonomes aujourd’hui qui cherchent de manière idéaliste à s’attaquer aux symboles capitalistes et à établir une contre société (le communisme) içi et maintenant en rupture avec le système.

-et de comités ouvriers : collectifs autonomes issus de la rupture entre les syndicats et les travailleurs les plus radicaux (grèves sauvages, sabotages, agitation et manif dans les usines). A Turin ou Naples par exemple. Les syndicat et collectifs autonomes ont deux bases sociales différentes. Les syndicats défendent principalement « l’aristocratie ouvrière », plus qualifiés, âgés, d’origine urbaine et anciennement installés originaire du Nord. En revanche les plus jeunes, d’origine rurale, récemment installés, originaire du Sud, subissant le racisme ne se sentent pas défendu par les syndicats et sont à l’origine des collectifs autonomes. Ces comités ouvriers autonomes sont souvent issus soit d’immigrés du sud, soit de militants auparavant dans des syndicats ou le PCI et ayant rompu avec, soit d’opéraistes.

-les « opéraïstes » issus de syndicalistes, d’intellectuels de membres du PCI ou du PSI (Negri). » « Pour les opéraïstes, le socialisme n’est qu’une nouvelle forme du développement capitaliste : les luttes ouvrières doivent s’orienter au contraire dans la constitution du pouvoir ouvrier, considéré comme construction immédiate du communisme ». Idée de considérer que c’est les luttes des travailleurs qui engendre le développement du capital qui répond pour discipliner la classe ouvrière. Primauté aux luttes des travailleurs.

-le mouvement étudiant de février mars 77 : Fait penser en plus intense à ce qu’on a vécu en France cette année.

Pour donner l’ambiance témoignage d’Ugo Tassinari illustre le quotidien du Collectif Autonome Universitaire de Naples (CAU) : « Le CAU passait plus de temps à fumer des joints qu’à faire des réunions : il n’y avait pas grand-chose à discuter, l’important c’était l’action. A la fac, on volait tout ce qu’on pouvait : les livres, les machines, tout le matériel de l’université… On revendait tout, et avec l’argent on achetait de l’essence pour fabriquer des cocktails Molotov. »

Devant l’entrée de l’université de Rome une grande inscription proclame : « L’imagination détruira le pouvoir et un éclat de rire vous enterrera »

C’est l’apogée de l’autonomie italienne. Cette fois ci on n’est plus dans les grèves ouvrières. Mouvement contre la limitation des inscriptions à l’université. 1er février étudiants en AG à l’université de Rome attaqué pas des néo-fascistes qui ouvrent le feu. Puis universités occupés et grève étudiante. Emeute pour virer secrétaire général de CGIL (syndicat) en visite à la fac de Rome. Apogée du mouvement le 12 mars avec une manif étudiante à Rome de 100000 personnes qui frôle l’insurrection. Armureries pillés mais manifestants n’osent pas utiliser et jettent les armes dans le Tibre. Au cours du mouvement plusieurs étudiants et policiers blessés ou tués par balles. Mais la plupart des autonomes pas prêt à mourir pour le combat, une minorité rejoignent des groupes armés à partir de 77. Ils entrent alors dans un processus de militarisation qui les condamne à l’isolement et qui leur sera fatal.

Les limites de l’autonomie Italienne (et plus généralement de l’autonomie) tiennent en premier lieu dans l’abandon des lieux de travail mais aussi le refus du travail. En effet la militarisation des groupes autonomes qui les marginalise se fait au détriment de leur implication dans les luttes sociales et leur fait perdre petit à petit leur base sociale. Le refus du travail qui est leur principale méthode de lutte est à la base de la faillite de leur stratégie.

extrait du mémoire de Sébastien Schifres anarchiste de Naterre U : « En Italie, la marginalisation du mouvement est surtout le fait de sa militarisation croissante. A partir de 1977, la quasi-totalité des collectifs autonomes créent chacun leur propre groupe armé. L’investissement dans des structures clandestines se fait au détriment de l’engagement dans les luttes sociales. Les autonomes italiens commencent alors à perdre progressivement leur assise sociale. Mais au-delà de cette tendance à la militarisation, il y a bien une faille fondamentale dans la stratégie révolutionnaire de l’Autonomie. Le refus du travail constitue son principal axe de lutte. Les autonomes conçoivent la révolution comme un communisme immédiat, c’est-à dire comme une abolition des rapports marchands et comme l’instauration d’une économie fondée sur la gratuité et l’activité bénévole. Par leurs actions, les autonomes mettent en pratique de manière très concrète ce communisme immédiat. Ils inventent une nouvelle façon de vivre : ils arrêtent de travailler, ils ne payent plus leurs loyers, ils ne payent plus leurs factures d’électricité, ils pillent les supermarchés, ils prennent le train sans payer, ils vont à des concerts et au cinéma sans payer. Mais en arrêtant de travailler, les autonomes deviennent aussi des marginaux qui se coupent du reste de la population. Progressivement, le mouvement autonome s’étend au-delà du monde travail : on voit apparaître des groupes de chômeurs, des groupes d’étudiants, des collectifs féministes, des groupes qui luttent sur le terrain culturel… Dans le même temps, les comités ouvriers axent leur lutte sur le terrain des autoréductions, c’est-à-dire en dehors de leur lieu de travail, sur la question du logement et de la consommation. Ce déplacement du terrain de lutte n’est pas anodin : il correspond à la stratégie théorisée par les opéraïstes. Il correspond aussi à la situation de crise économique qui commence en 1973. […] Pour le mouvement autonome, la crise est l’occasion révolutionnaire pour le prolétariat d’acquérir son autonomie en s’affranchissant du travail et en se réappropriant la production. La faiblesse de la stratégie autonome tient à la question des moyens de production. Le mouvement autonome parvient par les squats et les autoréductions à se réapproprier la production capitaliste. Mais contrairement aux courants syndicalistes-révolutionnaires, il ne pose jamais la question de la réappropriation des moyens de production. […] [La] perspective de la grève générale [permettant cela] est absente du discours des autonomes. »

Fin de l’autonomie Italienne des années 70

Selon Hugo Tassinari en 1977 le mouvement autonome rassemblait approximativement 100 000 personnes, dont un millier étaient armées et 10 000 organisées pour la guérilla urbaine. A noter que les brigades rouges ne font pas parti de l’autonomie, ils sont plus Léniniste et veulent une prise de pouvoir. Mais l’assassinat d’Aldo Moro en 78 est suivi de répression. Le 7 avril 79 rafle massive dans toute l’Italie : 12 000 militants d’extrême-gauche principalement autonome sont arrêtés, dont les principaux leaders, Toni Negri et Oreste Scalzone. Au total entre 1979 et 1983, environ 25 000 militants d’extrême gauche sont emprisonnés ce qui entraîne la quasi disparition des collectifs autonomes.

Les « autonomen » allemand :

Phénomène similaire en Allemagne avec les « autonomen », des squats ouvrent dans les années 70, conseils et congrès de squatteurs, les centres sociaux soumis à la répression d’état, pour survivre les autonomen ont du se protéger en utilisant des méthodes plus radicales, au final le fait de s’armer les a affaibli et a diminué la solidarité dont ils bénéficiaient. Ils ont renforcé leur identité culturelle dans les années 80, au même moment où ils déclinaient, ils n’étaient plus lié à la classe ouvrière comme au début, ils n’avaient plus de base sociale : c’est la naissance du black-bloc moderne. Le développement de la réflexion autour du travail précaire, de la flexibilité et de la modification de la composition de la classe ouvrière commence alors pour venir justifier par la théorie l’évolution des autonomes.

Renaissance du black-bloc et des autonomes :

La tactique du black bloc réapparait avec le mouvement altermondialiste, aux États-Unis en particulier à Seattle en 99 pour protester contre un sommet de l’OMC. Les émeutes anti-G8 à Gêne en 2001 sont aussi très fortes et violentes (200 voitures brulées, destruction de banques, …) et subissent une forte répression (mort d’un manifestant Carlo Giuliani, 600 blessés, violences policières et tortures dans l’école Diaz et la caserne de Bolzaneto). Le black bloc s’indépendentise alors définitivement des centres sociaux. Il se caractérise autant par sa tactique que par son identité. A la base l’affrontement est apparu pour défendre les centres sociaux existants, mais désormais qu’ils ont disparu, l’affrontement de rue (qui ne permet pourtant pas à lui seul de construire un centre social) devient un objectif principal.

En France c’est la génération du CPE en 2006 qui marque le début d’une nouvelle naissance du mouvement autonome. Ces derniers structurent leur analyse autour de la discussion sur le bilan de la fin du mouvement du CPE : est-ce que une victoire ou une défaite ? Pour eux c’est une défaite totale pas tant car la loi sur l’égalité des chances est passé (malgré le retrait du CPE) mais surtout car cette petite concession a permis de canaliser un mouvement qu’ils jugeaient insurrectionnel. Les questions de réorganisation de l’extrême gauche et du mouvement social que le contexte posait ne les intéressaient pas.

En 2008-2009 l’affaire Tarnac contribue à faire connaitre largement Julien Coupat et son groupe « les appelistes » dont Mathieu Burnel structurés autour de la revue Tiqqun 1999-2001, de l’ Appel en 2003 du comité invisible auteur de L’insurrection qui vient en 2007 suivi de A nos amis en 2014 et de Maintenant en 2017.

En 2009 l’occupation de la ZAD de NDDL sous sa forme actuelle commence. La multiplication des ZAD commence, jusqu’à atteindre une quinzaine avec des centaines d’occupants permanents (NDDL, Sivens, Roybon, les ZAD des Bouillons près de Rouen, …) avant l’évacuation de la plupart d’entre elles.

En 2016 la loi travail permet encore au mouvement autonome de se renforcer, notamment à travers l’émergence dans les grandes manifestations du « cortège de tête ».

(Renaissance antifa : rivalité stade tribune Auteuil antifa vs Boulogne extreme droite (2000-2010) interdit de stade., mort Clément Méric, mouvement Palestine, blocage lycée contre expulsions, islamophobie.)

  • Avertissement :

Nous allons ici critiquer les autonomes. On se distingue souvent de leurs actions lorsqu’on les juge contre-productives ou inefficaces et on peut même combattre durement leurs initiatives dans les cadres d’auto-organisation. MAIS on défend les autonomes fasse à la répression de l’état, que ce soit en manif, pendant les occupations ou n’importe quelle autre action. On ne condamne pas leurs actions moralement (casse MacDo ou des banques en manif, squat, vols magasins, lancer projectiles sur les flics), actions qui sont souvent légitimes et symboliques (casses de symboles du capital et contre la police). On le ferait nous-mêmes si on pensait que ça permettait de lutter efficacement contre le capitalisme et si on ne pensait pas que leurs actions sont souvent contres productives ou inefficaces. Notre critique n’est pas morale mais politique et stratégique. Ponctuellement on se retrouve très souvent à leur coté pour telle ou telle action qui nous semble juste tactiquement.

Deuxième avertissement, si les autonomes ont une influence importante sur les universités et dans les ZAD ils ne sont pas les principaux responsables de l’échec des mouvements récents. La réussite d’un mouvement dépend souvent en dernier ressors des mobilisations des travailleurs et des secteurs clefs comme les cheminots. Dans ces secteurs les autonomes n’ont que peu de forces ou d’implantation réelle. Les directions syndicales restent celle qui mènent la danse et fixent les méthodes d’actions qui vont souvent dans le mur (dernier exemple grève perlée) et qui sont incapable de nous proposer une stratégie pour gagner. Si les autonomes cherchent à les dépasser ils ne s’en donnent pas les moyens. En résumé le vrai problème c’est la grève perlée et non pas le MacDo cassé. En revanche au sein des universités et des mouvements de jeunesse qui peuvent jouer un rôle important d’étincelle ou d’avant-garde auprès du reste du mouvement social, les autonomes ont un rôle de plus en plus important et impulsent une orientation néfaste dans les mouvements.

 

  • Le mouvement autonome dans le milieu étudiant de la loi travail à la loi Vidal

Pour commencer on peut noter quelques différences entre le mouvement contre la loi Travail de 2016 et le mouvement contre la sélection. Ce qui caractérise le mouvement de 2018 par rapport à celui de 2016 ce sont les AG massives et les occupations et inversement la faible présence en manifestation et en cortège de tête.

Occupations :

Les autonomes expliquent et revendiquent cette faible mobilisation en manifestation comme conséquence des occupations qui étaient selon eux des « territoires » à défendre, but ultime d’un certain nombre d’entre eux. Selon eux il n’y avait donc plus besoin de sortir en manifestation alors qu’en 2016 le cortège de tête s’était créé selon eux pour pallier au manque de territoire et en créer un éphémère le temps d’une manifestation.

« L’occupation étant actée à Tolbiac (et dans de nombreuses autres facs en France), un territoire fut établi et il n’était plus nécessaire d’en chercher un au sein de la manifestation » Tolbiac révolte toi retour sur un mois d’occupation. Paris lutte info

On voit donc ici de manière très concrète ce qu’implique les stratégies autonomes qui en viennent à inverser la fin, les objectifs (retrait de la loi ORE, mouvement social d’ampleur, …) et les moyens (ici l’occupation). Pour eux les revendications et le mouvement sont un moyen pour occuper les facs. Inversement ce n’est l’occupation qui est un moyen au service de l’extension du mouvement et de la satisfaction des revendications. Pour certains  les occupations étaient uniquement un moyen de vivre autrement ici et maintenant. Si on ne doit pas négliger cet aspect (ce qui inversement est peut être un des défauts de notre courant), cela a mené certains autonomes à délaisser les manifestations. Surtout ils n’ont pas vu en la massification, l’extension et la convergence des luttes la seule issue par le haut possible pour éviter le pourrissement du mouvement et la marginalisation des occupations suivi des expulsions policières. Les occupations étaient géré par les autonomes uniquement comme des lieux de vie et non comme une base avancée pour organiser la lutte vers l’extérieur comme ont pu l’impulser les camarades du NPA en organisant des débats, des cours alternatifs, des meeting et des soirées ouvertes à tou.te.s mais surtout en invitant à ces occasions les autres secteurs en lutte comme les cheminots pour tenter des jonctions et des solidarités bénéfiques aux deux mouvements. Cette ouverture de la fac, ces cours alternatif et même ces meeting étaient jugés trop marqueur d’une «identité étudiante» au gout de certains autonomes pour qui seule la radicalisation permettait l’élargissement.

« Cette occupation fut pensée comme l’occupation-des-étudiants-de-Tolbiac ce qui la condamna à renoncer à toute perspective radicale, clé de l’élargissement d’un mouvement. » Ibid

En réalité ces évènements contribuèrent au contraire à faire vivre le mouvement et l’étendre vers l’extérieur alors que les lieux de vie, gérés principalement par les autonomes se marginalisèrent progressivement. Les décisions concernant l’occupation elle-même étaient souvent prises dans des assemblées informelles d’occupants gérant au quotidien l’occupation et non en assemblées générales ou en comité de mobilisation comme elles auraient dû l’être pour servir à la construction et l’extension du mouvement.

 

Démocratie, AG, coordination :

Une des nouveautés au cours des dernier mouvements étudiants est la contestation de plus en plus systématique des autonomes des AG qui constituent une forme d’auto-organisation à la fois basique et fondamentale et permettent une gestion démocratique de la mobilisation. Ces assemblées générales étaient pourtant des acquis de longue date du mouvement ouvrier et étudiant, descendant lointain des soviets (conseil en russe). On est loin du temps où les centres auto-gérés des autonomes italiens se voulaient être des « soviets des temps modernes ». Alors que pendant la période CPE-LRU les libertaires se faisaient les plus grand défenseurs des AG au nom de la démocratie (contre les trotskistes qui chercheraient soit disant à les contourner en les manipulant), maintenant depuis la loi travail et surtout depuis 2018, la forme et l’essence même de l’AG est massivement remis en question par les autonomes. Désormais le mode de gestion du mouvement avec le couple AG-comité de mobilisation (ou comité de grève) est remis en cause au motif que cela serait trop parlementariste.

« La pratique l’AG, malgré les taux des participation inédit qu’elle a touché, n’a jamais été un lieu d’organisation opérationnelle mais plutôt un mini parlement où chaque tendance politique (des anti-bloqueurs aux autonomes en passant par les militants gauchistes) se livrait à une bataille pour séduire le plus d’étudiants-spectateurs » Tolbiac révolte toi retour sur un mois d’occupation. Paris lutte info

« Ce modèle organisationnel impliqua aussi la présence au sein de la mobilisation du phénomène que l’on peut qualifier comme « démocratisme ». » Ibid

Une CNL de personnes non mandatés s’est même mis en place pour contrer la CNE qui avait pour objectif de donner une direction au mouvement. Cette question avait déjà été théorisée par le comité invisible bien avant :

 « Saboter toute instance de représentation. Généraliser la palabre. Abolir les assemblées générales » Titre de chapitre de l’Insurrection qui vient (2007)

« Un autre réflexe est, au moindre mouvement, de faire une assemblée générale et de voter. C’est une erreur. Le simple enjeu du vote, de la décision à remporter, suffit à changer l’assemblée en cauchemar, à en faire le théâtre où s’affrontent toutes les prétentions au pouvoir. Nous subissons là le mauvais exemple des parlements bourgeois. L’assemblée n’est pas faite pour la décision mais pour la palabre, pour la parole libre s’exerçant sans but. » Extrait de l’Insurrection qui vient (2007)

Cette opposition à ces formes de démocratie découle en partie du fait que les autonomes ne cherchent pas forcément à étendre le mouvement et qu’ils pensent que la radicalité peut compenser la faiblesse numérique. De cela découle aussi leur mode d’organisation affinitaire. Les autonomes confondent deux choses, le fait de jouer le jeu de la démocratie bourgeoise en voulant changer les choses par les élections institutionnelles et le fait de mettre en place des outils démocratiques pour décider entre personnes mobilisés. Nous ne sommes pas démocrate au premier sens du terme, en revanche, contrairement aux autonomes nous considérons que toutes les méthodes ne sont pas bonnes entre personnes mobilisées pour imposer son avis et la question de la démocratie interne doit se poser.

Au-delà de la fonction purement tactique des assemblées générales qui peuvent servir à légitimer vers l’extérieur les décisions prises dans le mouvement, l’assemblée générale est une méthode interne et démocratique pour confronter publiquement toutes les orientations proposées pour le mouvement, pour que chacun se fasse son avis et pour avoir un moyen de décider collectivement de la meilleure stratégie pour gagner. C’est ce qui permet aux gens de reprendre leurs affaires en main et de décider collectivement sans avoir à passer par un cadre affinitaire que promeuvent les autonomes. C’est justement une idée qui va à rebrousse poils de cette société qui tente au contraire de nous atomiser au quotidien et de casser toute dynamique collective qui fait notre force.

La recherche d’une forme de démocratie interne n’est aucunement contradictoire avec la recherche de l’inclusivité que les autonomes opposent à la notion de démocratie. De plus aucune alternative n’était clairement proposée [excepté dans de rares facs des modifications formelles pouvant être plus ou moins pertinentes en fonction des situations (AG pétales, …) mais ne venant pas résoudre le débat de fond.]

« ce qui a fait défaut à ce moment-là fut une alternative non démocratique et inclusive à la traditionnelle AG » Tolbiac révolte toi retour sur un mois d’occupation. Paris lutte info

En tant que militant du NPA notre responsabilité pour contrer ces discours et être audible face aux autonomes c’est de se faire les meilleurs défenseurs de l’auto-organisation et d’argumenter publiquement et face à eux. En contrepartie nous devons évidemment respecter les règles de l’auto-organisation, étendre et faire évoluer les pratiques inclusives (tour de parole, double liste, …) ainsi que respecter les décisions collectives au sein du mouvement et ne pas tenter des petites magouilles ou manipulations qui nous serons immanquablement reprochés et seront in fine contre productives.

Cette démocratie n’est pas non plus contradictoire avec la recherche d’efficacité contrairement à ce que prétendent certains autonomes. En effet les décisions prisent collectivement ont toujours plus de poids et permettent au maximum de monde de s’impliquer. L’AG censé permettre aux étudiants et aux travailleurs de se sentir concernés et impliqués par les décisions qui sont prises ce qui lui permettra ensuit d’agir au sein du comité de mobilisation ou du comité de grève qui sont ouvert à tou.te.s et permettent d’agir concrètement.

 

« Les procédures formalisées de la démocratie ne sont pas émancipatrices par essence. Elles sont une des formes que peut prendre la lutte, mais ce qui importe véritablement est son contenu. Qu’une forme d’organisation soit démocratique ou non, peu nous importe, la véritable question est de savoir si cette dernière offre, dans les conditions qui sont celle du moment où elle émerge, une montée en puissance tant quantitative que qualitative du mouvement, de ses modes d’organisation et de son efficacité. » Ibid

A la SNCF par exemple les directions syndicales elles ne s’y sont pas trompées, et lors du mouvement cheminot les assemblées générales étaient souvent dégarnis et parfois désertés par certains bureaucrates syndicaux (qui s’opposaient même aux comités de grève et aux AG inter-gares) car les modalités de la grève (perlée) étaient déjà définies d’avance, il n’y avait plus d’intérêt d’aller en AG et il était ainsi difficile de s’approprier et d’étendre cette grève. Les AG sont justement des instruments qui permettent aux travailleurs et aux étudiant.e.s de gérer eux même leur mouvement et de s’émanciper des directions syndicales de l’Unef ou de la CGT. Les tactiques des autonomes pour combattre ces directions syndicales ne s’en donnent pas les moyens et s’arrêtent ainsi au niveau symbolique du cortège de tête qui devance les syndicats dans une manifestation.

 

Plus généralement ce qui rebute les autonomes dans la notion d’assemblée générale est le fait qu’on y appartient en tant qu’étudiant ou en tant que travailleur. Comme on l’a vu les autonomes contestent la notion de classe qui serait désormais diffuse. La classe ouvrière ne serait même plus une classe « en soi » et donc encore moins une classe « pour soi ». Il serait inutile d’essayer de développer la conscience de classe. Cette dernière permet pourtant que les travailleurs se rendent compte qu’ils appartiennent à la même classe et qu’ils ont des intérêts commun, ce qui est la première étape pour s’organiser et développer une stratégie pour gagner. Les autonomes veulent qu’on lutte en tant qu’individu qui cherche à s’émanciper et non en tant que travailleurs ou étudiant ayant des intérêts communs face à une classe possédante et un Etat qui la défend. Cette vision des choses explique encore une fois leur mode d’organisation affinitaire et le fait que le blocage remplace la grève.

« Si le sujet de la grève était la classe ouvrière, celui du blocage est parfaitement quelconque.» Comité invisible, A nos amis

 

Manifestations, cortège de tête et cortège auto-organisé :

Nous devons défendre les cortèges auto-organisés par facs, par entreprise, par gare, et PAS par syndicat. Nous ne sommes pas favorable à un cortège diffus comme un partie du cortège de tête qui rappelle les manifs de la FI (excepté les couleurs !). En fonction du contexte nous ne sommes pas contre aller en tête de la manif pour dépasser symboliquement les directions syndicales. L’important c’est d’avoir des cortèges auto-organisés par lieu de travail et d’étude.

Question de la casse en manif et du caillassage des flics. Pas un problème moral en soit, c’est symbolique et parfois légitime. Mais la plupart du temps c’est minorisant et ne permet pas de gagner.

Si la diversité des tactiques est très souvent invoquée par les autonomes pour défendre leurs actions, leurs actions se recentrent désormais essentiellement sur les affrontements et l’occupation de territoire et non plus sur les grèves. Ils tendent à imposer leurs actions, si la création d’un black bloc est un droit qui découle de cette fameuse « diversité des tactiques » le droit de manifester pacifiquement devrait l’être aussi, et force est de constater que dans bien des cas les actions des autonomes en manifestations qui cherchent à dessein à tendre une manifestation viennent empiéter sur la possibilité de manifester calmement à l’abri des gaz lacrymogènes et des matraques des policiers.

Quelques responsabilités en tant que NPA :

Améliorer notre coordination et discuter en interne de la politique qu’on impulse rendrait aussi plus lisible notre intervention pendant les mouvements. Plus généralement nous devons aussi tacher de mieux nous coordonner avec tous les marxistes révolutionnaires (LO) présent dans les mouvements et aussi une certaine frange libertaire (AL) voire anarchiste qui sont souvent bien plus proche de nous et du marxisme que les autonomes. Mais défendre une politique audible face aux autonomes se prépare aussi en amont des mouvements. Il faut pour cela s’implanter dans le mouvement étudiant, apprendre de ses traditions et en tirer les leçons, faire du syndicalisme, lutter contre la répression, s’implanter dans des groupes plus larges que nous.

 

  1. Encore quelques idées

Massification et sujet révolutionnaire :

Texte comité d’action en 2016 : « la question ce n’est pas celle de la massification, c’est celle de la justesse et de la détermination de l’action, chacun sait que ce qui fait reculer un gouvernement ce n’est pas le nombre mais la détermination ». Comme si il ne pouvait pas y avoir le nombre et la détermination. Ils disent qu’ils ont « renoncé à la culpabilité d’être minoritaire. »

Autre tentative de théorisation du comité invisible « le pouvoir est logistique, bloquons tout ». La question des flux est au centre, c’est par les flux que le monde se maintient (cf article lundi am). Il suffirait donc de tout bloquer. Il serait équivalent d’occuper une fac, une usine, de couper route, une voie, de bloquer de l’extérieur une usine, une station-service, tout se vaut la dedans, cela découle de leur conception du sujet révolutionnaire. Le sujet pour eux c’est tout le monde, les gens qui bloquent et non plus le travailleur, pour eux un extérieur à une usine vaut un ouvrier de l’usine. La grève n’est plus au centre, le travailleur non plus, tout se vaut.

Réappropriation et restructuration des moyens de productions vs production alternative :

Pour les autonome il n’est plus question de se réapproprier les moyens de production même pas afin de tenter de restructurer l’appareil productif existant (comme nous le souhaitons nous afin de sortir du nucléaire, de l’agriculture intensive et de la malbouffe, de l’obsolescence programmée, du tout voiture et du tout carbonne, de la croissance exponentielle etc tout en bénéficiant de certains nombres d’acquis productif du capitalisme qui sont parfois durables). Il s’agit plutôt pour les autonomes de se débrouiller en marge du système pour produire de manière indépendante, localement et marginalement. Si ce type d’expérimentation peut souvent être très bénéfique, riche en expériences, voir émancipateur pour celles et ceux qui le font, cela ne suffit malheureusement pas à mettre à bas le système dans son ensemble. Lorsque ces expérimentations (que nous soutenons) deviennent trop gênantes pour le système, le pouvoir les expulse par la force comme à NDDL.

Raisons objectives du renouveau des autonomes :

Ils ont le vent en poupe. En particulier dans les universités, le « bon sens » ou le « sens commun » de la plupart des nouveaux militants est teinté d’une sensibilité autonome de manière consciente ou non. C’est dû à notre propre échec mais pas que. Il y a des raisons objectives qui nous dépassent.

Chute de l’URSS, échec des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier et crise du PCF et des syndicats. Il n’y a plus de confiance dans les partis politiques en général et de nouvelles formes sont recherchées. Ça touche tous les partis politiques, crise du PS et UMP, apparition de la république en marche et de la France insoumise qui ne sont pas des partis mais des mouvements. A l’extrême gauche affaiblissement de LO-LCR/NPA et renforcement des autonomes.

De plus il y a la recherche d’une nouvelle forme d’émancipation et de nouveaux modes de vie face à l’avènement de la société de consommation. En effet l’individualisme qui frappe toute la société est promu par le système lui-même sans que les gens ne parviennent pourtant à vraiment trouver leur bonheur.

« l’approfondissement du processus d’individualisation et l’avènement d’un « individualisme sans individualité », qu’annonçait la polémique de Marx contre Stirner. » La Révolution sans prendre le pouvoir ? (par Daniel Bensaïd) site du NPA

Les autonomes tâchent de répondre à cette recherche d’épanouissement individuel de manière à la fois subversive et minorisante. Ils mettent au centre de leur politique leurs subjectivités radicales, leurs pratiques émancipatrices et leurs désirs subversifs afin de réinventer au jour le jour le communisme via leur identité.

En mettant au centre ces questions ils en viennent à sous-estimer le pouvoir et à ne plus avoir de plan clair pour renverser la société dans son ensemble. Cela dit, en cherchant l’émancipation dans tous les aspects de la vie ils tentent de répondre à des questions que se posent les gens au quotidien et auxquelles nous devrions aussi être capable d’apporter des réponses. Si le PC avait construit une identité ouvrière forte et pris en charge une partie de la culture populaire, le stalinisme, la chute de l’URSS et la crise générale du mouvement ouvrier a entrainé une crise de la conscience de classe se traduisant aussi par un vide identitaire et la recherche de nouvelles formes d’épanouissement personnels et de bonheur quotidien chez les travailleurs. En ce sens la fête de LO peut être considérée comme une tentative pour palier de manière non minorisante à ce manque de fête populaire véhiculant une conscience de classe. Pour répondre aux questions soulevées par les autonomes nous devons nous aussi développer une contre-culture et avoir une forte production artistique, théorique, programmatique. Nous devons être capables de laisser entrevoir le monde qu’on veut construire et être porteur d’un projet vivant. A défaut nous risquons la sclérose qui ne peut à terme que nous sectariser et nous minoriser.

Autonomie et réformisme

Pour certains Marxistes les autonomes seraient en dernière instance réformistes. L’argumentaire déployé (au-delà qu’un certain nombre de leur sympathisant votent Mélenchon, c’est un mauvais argument, cela est vrai dans tous les milieux militant y compris au NPA !) est qu’ils ne posent pas la question du pouvoir et cherchent à le contourner en cherchant uniquement à changer et améliorer les conditions de vie ici et maintenant et qu’ils vident de sens le concept de classe au profit des individus (se rapprochant d’une certaine manière de la notion de peuple chère aux néo-réformistes). Ils ne sont en fait bien évidemment pas des réformistes au sens classique où ils chercheraient à modifier le système via ses institutions par le biais de réformes pour passer progressivement du capitalisme au communisme. Ils veulent au contraire passer immédiatement au communisme. Si ils ne sont pas réformiste ni gradualiste temporellement on peut en revanche considérer qu’ils sont gradualistes spatialement. En effet ils conçoivent les territoires qu’ils contrôlent comme une préfiguration du communisme et ils cherchent à les défendre, les étendre et les multiplier.

Stratégie, classes sociales et operaistes :

Alors qu’ils sont issus du Marxisme et non de l’anarchisme, on peut désormais considérer que les autonomes ne sont plus marxiste, encore moins marxistes que les anarchistes !

Traditionnellement dans la théorie marxiste la lutte contre le capital se trouve dans la sphère de la production (i.e. le travail et les usines). Petit à petit Negri ne croit plus à cela à cause de la trop grande circulation des marchandises et de la société de consommation. Il déplace la lutte dans la sphère de la reproduction des forces de travail (consommation, éducation, loisirs, …) sphère qui serait doté d’une autonomie et qui posséderait intuitivement et immédiatement une valeur anticapitaliste.  (cf dico marx contemporain)

Selon Negri et les operaiste les classes sociales ont changé petit à petit. A travers les évolutions du capitalisme « l’ouvrier de métier » qualifié devient « l’ouvrier masse » déqualifié et « subjectivement exproprié » et par la suite devient « l’ouvrier social ». Comme on va le voir pour Négri le moteur du capitalisme n’est plus la logique du profit mais les luttes ouvrières.

Les luttes ouvrières pour la défense du professionnalisme, le taylorisme et le fordisme, les processus de prolétarisation et de massification du travail intellectuel transforment « l’ouvrier de métier » en « ouvrier de masse » pour lui ôter son potentiel de combat. Puis on s’aperçoit que « l’ouvrier masse » tout en étant déqualifié a d’autres méthodes de résistance plus collectives et encore plus dangereuses pour le capital. La restructuration des années 70 (73-80, restructuration post fordiste, diminution des concentrations ouvrières et augmentation du chômage technique indemnisé par l’état) aurait eu pour objectif de se débarrasser de « l’ouvrier masse ». Negri (et d’autres) théorisent alors « l’ouvrier social » fruit de la tertiarisation de l’économie et nouveau sujet politique hautement scolarisé censé être venu remplacer « l’ouvrier masse ». La question de la précarité serait désormais centrale pour Negri, pour lui il s’agit moins de lutter contre pour revenir à un modèle antérieur que d’inventer de nouvelles formes de résistances.

La répression combinée à cette fuite en avant théorique va amener progressivement les operaistes à sortir des usines et puis à sortir de la réalité tout court en se berçant dans un monde utopique et imaginaire.

Pour certains autonomes le travail est devenu diffus et il faut se révolter contre l’écrasement par la désubjectivisation. Il serait ainsi possible de « Changer le monde sans prendre le pouvoir » comme dit Holloway. C’est la stratégie du pas de côté. Selon le comité invisible même le pouvoir serait diffus et il suffirait de le subvertir en tout temps et tout lieu. Negri dit que la transition vers le communisme est inutile, que les conditions seraient déjà murent, le pouvoir tiendrait uniquement à cause des barrières mentales que les travailleurs se mettraient eux même.

Autonomie et postmodernisme/intersectionnalité :

Relations compliquées. Intersectionnalité fondamentalement incompatible avec les appelistes qui ne conçoivent que des individus en recherche d’émancipation et sont réfractaire à s’appuyer sur toute catégorie de groupe qui caractériseraient les exploités (la classe ouvrière, les travailleurs) ou les opprimés (les femmes, les LGBT, les personnes racisées, …). La question des « intersections » n’en est pas une pour eux. Mais on constate sur le terrain que la plupart des autonomes reprennent les idées postmodernes et intersectionnelles à leur compte pour le meilleur et pour le pire. L’idée de la centralité de la sphère reproductive au détriment de la sphère productive leur est commune. Cela dit les Marxistes devraient aussi repenser la question de la sphère reproductive et tacher de mieux l’articuler à notre stratégie sans que cela se fasse au détriment de la sphère productive élément central du rapport de force contre le capitalisme.

 

Ce texte s’est largement appuyé sur les références ci-dessous :

Tolbiac, révolte-toi ! retour sur un mois d’occupation. Paris luttes info. https://paris-luttes.info/tolbiac-revolte-toi-retour-sur-un-10188

Sur le black-block. Salar Mohandesi. Contretemps. https://www.contretemps.eu/sur-black-bloc/

Une sociologie des Black blocs. Irène Pereira. Contretemps. https://www.contretemps.eu/sociologie-blacks-blocs/

Le mouvement autonome en Italie et en France (1973-1984). Sebastien Schifres. Mémoire. http://sebastien.schifres.free.fr/master.pdf

La révolution sans prendre le pouvoir ? Daniel Bensaid à propos du livre d’Holloway. Site du NPA. https://npa2009.org/content/la-r%C3%A9volution-sans-prendre-le-pouvoir-par-daniel-bensa%C3%AFd

Marxisme et autonomisme. Guillaume Loic. Formation NPA jeune aux trois jours pour changer le monde en 2016. https://www.youtube.com/watch?v=6m8PBl_eWbI&feature=youtu.be

L’opéraïsme dans l’Italie des années 1960. Sur Mario Tronti. Site zones subversives. http://www.zones-subversives.com/l-op%C3%A9ra%C3%AFsme-dans-l-italie-des-ann%C3%A9es-1960

Insurrection des désirs et Italie des années 1970. Sur Marcello Tari. Site zones subversives. http://www.zones-subversives.com/article-insurrection-des-desirs-dans-l-italie-des-annees-1970-98161694.html

Comité invisible – Le pouvoir est logistique. Bloquons tout ! https://lundi.am/Comite-Invisible-Le-pouvoir-est-logistique-Bloquons-tout-474

Amis ou camarades ? Juan Chingo. Emmanuel Barot. Révolution permanete. http://www.revolutionpermanente.fr/Enjeux-conceptuels-et-debats-strategiques-sur-la-revolution-a-venir-au-sujet-du-dernier-essai-du

De l’ « ouvrier masse » à l’« entrepreneurialité commune » : la trajectoire déconcertante de l’opéraïsme italien. Maria Turchetto. Dictionnaire Marx contemporain.

Compilation de texte autour de la formation-débat du NPA RP « Comprendre et discuter les stratégies des mouvements autonomes » (28 juin 2018, Julien et Manon).

Wiki rouge : https://wikirouge.net/Accueil

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