Classe et oppressions spécifiques : quelle analyse pour quelle intervention ?

Tribune de la PfY dans l’Anticapitaliste pour le congrès du NPA sur la question des oppressions spécifiques

Classe et oppressions spécifiques : quelle analyse pour quelle intervention ?

Trop souvent dans notre programme, la question des oppressions spécifiques constitue un passage obligé où nous nous contentons généralement de dresser une sorte de « liste des courses » fourre-tout, en soulignant par ailleurs la nécessité de les articuler à notre anticapitalisme et d’intervenir sur ces questions, sans dire comment ni aller plus loin dans l’analyse politique.

Historiquement, c’est la double conséquence du stalinisme qui a marqué durablement l’extrême-gauche en France sur la question des oppressions (le trotskisme y compris) et du développement d’un mouvement autonome sur les oppressions, qui a entraîné un « divorce » durable entre marxisme et oppressions. Mais deux choses sont à rappeler : d’une part, cela n’a pas été le cas de la même façon partout dans le monde, et dans certains pays le marxisme a bien mieux su articuler ces enjeux, de l’autre, la tendance mémorielle et militante est à l’oubli des courants « luttes de classe » qui se sont toujours trouvés dans les mouvements autonomes sur les oppressions, et ont souvent garanti leur réussite (pensons au MLAC par exemple pour la lutte victorieuse sur le droit à l’avortement).

Dès lors, il est nécessaire d’une part d’aller plus loin dans notre analyse théorique des oppressions et de leur articulation à la question de la classe. De l’autre, il faut définir une vraie intervention sur ces enjeux, qui dépasse la position de principe. Pour cela, il faut aller contre la tendance qui est la nôtre tout comme elle est celle des mouvements autonomes sur les oppressions d’opérer une division en deux de ces enjeux, en les réunifiant.

Sur le plan théorique, il faut réaffirmer que notre classe est traversée par la question des oppressions : notre classe est composée majoritairement de femmes, de LGBTI, de personnes racisées, immigrées, migrantes. Ces oppressions ne sont pas simplement une manoeuvre des capitalistes pour « diviser » notre classe : le patriarcat pré-existait au capitalisme, et le capitalisme s’est en grande partie appuyé sur lui pour se développer. On peut même aller plus loin dans notre analyse et reconnaître une sphère de la reproduction (notamment de la force de travail) conjointe et inhérente à la sphère de la production, qui a été dévolue aux femmes, et qui est de plus en plus prise en charge par les femmes racisées des classes populaires. Pour analyser correctement le système capitaliste, il faut analyser ainsi comment cette sphère de la reproduction évolue, notamment en période de crise de la production. En effet, dans une période de crise économique, la reproduction devient centrale. De la même façon qu’on constate une mise au travail forcé des travailleurs, on assiste alors à un double phénomène de renforcement de l’assignation à la tâche reproductive pour les femmes qui passe par un renforcement des discours normatifs sur le genre et les sexualités (et dont la Manif Pour Tous est un exemple paradigmatique) et de libéralisation accrue des tâches reproductives comme nouveau marché potentiel (ce qu’on a appelé le phénomène d’uberisation de la société). Par cette analyse, on voit que notre lutte contre les oppressions ne repose donc pas uniquement sur une position principielle, mais sur analyse bien comprise de ses ressorts en partie économiques.

Sur le plan de l’intervention, il faut d’une part intervenir dans le mouvement autonome sur les oppressions pour y défendre une position marxiste, de l’autre intervenir dans le mouvement ouvrier pour y défendre une prise en compte de la question des oppressions, en lien bien sûr avec la lutte de classe. D’un côté, nous devons intervenir dans les mobilisations féministes et LGBTI, dans les luttes des quartiers, afin d’y défendre la convergence des luttes, la formation de front unique dans le cadre de mobilisations, y développer notre politique contre l’Etat et le gouvernement, y développer une analyse en terme de classe. De l’autre, tout autant que nous travaillons à faire émerger une conscience de classe dans le mouvement ouvrier, nous devons y développer une conscience féministe, LGBTI, antiraciste. De la même façon, nous devons à partir de nos syndicats, du Front Social, des luttes locales ou nationales qui émergent, travailler à la convergence avec les luttes et à ce qu’émergent des revendications portant sur les oppressions. Dans cette double tâche, la construction de collectifs spécifiques sur les oppressions, qu’ils soient ou non directement rattachés au NPA en fonction de considérations locales et tactiques, peut être un bon point d’appui pour développer notre politique. Il ne s’agit bien sûr pas de s’y dissoudre, mais autour de points d’accord plus ou moins profonds, d’y défendre notre politique propre.

Le Congrès doit être l’occasion de reposer réellement la question des oppressions et de faire le bilan de notre intervention sur ces questions.

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