Luttes féministes et antiracistes en France au XXème siècle

A

Ce texte est issu d’un topo de formation du NPA Jussieu-ENS

 

Féministes et anti-racistes, reprenons la rue!

 

Introduction

 

Cette formation a été réalisée dans la cadre d’un cycle de débats et de discussions proposé par le NPA Jussieu-ENS lors de la campagne Poutou. Nous tenions à discuter spécifiquement de ce que l’extrême-gauche dénomine traditionnellement « les oppressions », terme qui englobe les rapports de domination autres que la classe, comme le sexisme et le racisme. L’idée de ce topo n’est pas de revenir en profondeur sur tous les débats internes aux questions de féminisme et d’anti-racisme, mais plutôt de donner à toutes et tous les clés de compréhension de ces débats, pour que chacunE soit libre d’aller plus loin si il ou elle le souhaite. Il s’agira donc de revenir rapidement sur l’histoire des luttes féministes et anti-racistes au 20ème siècle en France, pour donner une idée du contexte général où ces revendications se développent.

 

I/ Les luttes féministes et anti-racistes au 20ème siècle en France

 

Les luttes féministes et anti-racistes ne commencent pas au 20ème siècle. Silvia Federici montre combien les femmes, notamment paysannes et artisannes, eurent un rôle central dans les luttes contre le pouvoir féodal et dans la tentative populaire d’instaurer des communaux, c’est-à-dire des terrains qui appartiennent et sont exploités en commun, à la fin du féodalisme et au moment de la transition vers le système capitaliste, entre les 14ème et 17ème siècles. C’est de là que vient la persécution des sorcières, qui dura pas moins de trois siècles et qui fut un des plus gros féminicide de notre Histoire. De la même façon, on connait les revendications féministes qui se développèrent à la Révolution Française, puis durant les différentes révolutions du 19ème siècle : en 1830, 1848, et pendant la Commune. La particularité du 20ème siècle par rapport aux périodes précédentes de luttes féministes, c’est que le mouvement féministe va prendre sa forme moderne : d’abord, il va se penser en terme de « vagues féministes », périodisation toujours utilisée aujourd’hui. Ensuite, il va revendiquer une plus ou moins grande autonomie des autres mouvements sociaux.

 

Il en va de même pour les luttes anti-racistes. Depuis les débuts de la colonisation, des luttes anti-coloniales, anti-impérialistes et d’indépendance ont lieu partout dans le monde à partir du 16ème siècle. La particularité du 20ème siècle, et surtout dans le cas de l’anti-racisme, de la deuxième moitié du 20ème siècle, c’est qu’il va fixer les termes du débat actuel (je parle du contexte français, car il en va différemment aux Etats-Unis) : en terme d’immigration, de nationalité et de religion. De la même façon, la deuxième moitié du 20ème siècle va être synonyme de développement de luttes anti-racistes portant spécifiquement sur l’anti-racisme, ce qui marque une rupture avec les périodes précédentes en France, où la question anti-raciste avait été particulièrement liée à la question du travail par exemple. Même si la rupture est loin d’être totale, il est tout de même intéressant de relever la naissance de revendications et de luttes spécifiques sur l’anti-racisme.

 

Je reviendrai donc successivement d’abord sur les luttes féministes, puis sur les luttes anti-racistes.

 

  1. Les trois vagues du féminisme

 

On doit la périodisation en terme de « vagues » à l’américaine Elizabeth Sarah et à son ouvrage publié en 1920 Reassessments of First Wave [Bilans de la première vague], où elle popularise la métaphore de la vague pour qualifier les phases successives du féminisme moderne. A sa suite, le mouvement féministe a défini trois vagues au cours du 20ème siècle. Ces trois vagues ont en commun :

1/ de ne pas être fixées autour d’un événement précis, mais plutôt de caractériser une période plus large et plus lâche. La vague, contrairement à une date précise, et une période longue de temps, aux contours flous.

2/ d’être arrivées presque simultanément dans les différents pays européen et les Etats-Unis

3/ de se développer en opposition les unes par rapport aux autres. Au lieu de se penser en terme de continuité, elles se pensent en terme de rupture. Ainsi, la deuxième vague s’oppose à la première, jugée trop réformiste, et la troisième à la deuxième, accusée d’avoir développé un féminisme blanc et bourgeois.

 

Qu’en est-il précisément?

 

1ère Vague : Fin 19ème siècle-début 20ème siècle : lutte pour l’égalité des droits, le droit de vote notamment. Exemple le plus connu : les Suffragettes en Angleterre.

 

2ème Vague : Années 50 à 70 : Lutte pour les droits reproductifs, essentiellement la lutte pour la contraception et l’avortement libre et gratuit, autour du droit à disposer de son corps.

 

La deuxième vague a pour principaux apports :

 

-le développement d’un féminisme autonome, notamment par le développement d’espaces non-mixtes, permettant à la fois une libération de la parole et des espaces d’auto-organisation politiques.

 

-le développement d’une théorie de l’oppression des femmes, reposant sur le système patriarcal, lui-même ayant pour base matérielle le travail domestique gratuit et invisilisé des femmes : production et éducation des enfants, tâches domestiques, maintien du foyer, travail du sexe, etc.

 

3ème Vague : A partir des années 90 aux Etats-Unis et des années 2000 voire 2010 en France : croisement des l’oppression sexiste avec les autres oppressions, notamment de classe et de race.

Son principal apport est d’avoir essayé de penser ensemble les différentes dominations sociales, notamment à travers le concept d’intersectionnalité.

Différences importantes par rapport aux deux autres vagues : elle n’est pas arrivée simultanément dans les différents pays occidentaux, et surtout elle ne s’est pas développée autour d’un mouvement social ou de revendications précises. Il s’agit donc essentiellement d’une vague « théorique ».

 

L’avantage de cette périodisation, c’est qu’elle permet de revenir facilement sur les différentes séquences historiques des luttes féministes modernes. Il en va différemment pour les luttes antiracistes, qui se sont développées autrement. Je vais tout de même essayer de périodiser.

 

 

  1. b) Les luttes anti-racistes dans la deuxième moitié du 20ème siècle

 

Nous ne reprendrons pas ici les luttes anti-coloniales pour l’indépendance, qui demanderaient un développement à part, mais nous nous centrerons sur les luttes qui ont fait naître un mouvement anti-raciste en France dans la deuxième moitié du 20ème siècle. Il s’agit de luttes qui concernent à la fois les immigrés et les descendants d’immigrés français mais racisés par la société française. Ces luttes prennent de nouvelles formes, notamment parce qu’elles défendent des revendications spécifiques sur l’anti-racisme, en s’articulant notamment autour de 4 nouveaux enjeux centraux :

-le droit au logement

-le droit à la dignité

-la question des papiers

-et la lutte contre les violences policières

Ces quatre enjeux correspondent à quatre moments centraux des luttes anti-racistes : la grève des loyers, les grèves de la dignité et la marche de 1983, les luttes des sans-papiers, et enfin la rupture de 2005, qui ouvre une nouvelle période.

 

  • La grève des loyers

Déjà pour rappel, la France connaît deux grandes vagues d’immigration dans son histoire moderne : d’abord une immigration économique et de peuplement à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle, qui concerne essentiellement des populations européennes, venant principalement de Belgique et d’Italie. Puis, une deuxième vague d’immigration aux lendemains de la Deuxième Guerre mondiale, pendant les Trente Glorieuses, liée à la nécessité de la reconstruction du pays, concernant essentiellement les populations originaires des anciennes colonies. Cette deuxième vague d’immigration pose de façon urgente la question du logement : en effet, il faut voir qu’au départ les immigrés n’ont d’autre lieu pour se loger que des bidons-villes. A partir des années 50, l’Etat français commence à construire des cités HLM ainsi que des zones à urbaniser en priorité (ZUP), pour résorber la crise du logement des populations immigrées, ce qui va en fait provoquer de nouveaux problèmes, comme la question de la ségrégation spatiale, nous reviendrons là-dessus.

Quoi qu’il en soit, l’enjeu du logement va être un des premiers objets de luttes spécifiques, sous la forme de grève des loyers. Ainsi, une première grève des loyers éclate en 1969 parmi les travailleurs africains d’Ivry-sur-Seine et de Saint-Denis logés dans des foyers insalubres gérés par la Société nationale de construction de logements pour les travailleurs ou SONACOTRA (anciennement SONACOTRAL, pensé spécifiquement pour les travailleurs algériens). Cette première grève des loyers sera suivie de nombreuses autres entre 1969 et 1981 et concernera des dizaines de milliers de personnes. Selon l’historienne Michelle Zancarini-Fournel, cette grève des loyers est souvent considérée comme le « premier mouvement autonome de l’immigration ». La question du logement continuera de se poser tout au long des années 80 et 90, aboutissant notamment à la création en 1990 de l’association Droit Au Logement, ou DAL, qui développera la stratégie des squats pour obtenir des relogements pour des familles qui sont essentiellement d’origine immigrée.

 

  • Les luttes des sans-papiers : 1973, 1980, 1996, 2009

 

Un autre moment constitutif est bien sûr la lutte des sans-papiers. Les grèves de la faim pour protester contre les expulsions commencent dès le début des années 70, afin d’obtenir des cartes de séjour. Le résultat de ces grèves de la faim sont très variables en fonction des lieux concernés. Dans les années 80, ces luttes reprennent. Mais le moment où les luttes des sans-papiers prennent véritablement de l’ampleur est en 1996. Plus de 300 sans-papiers occupent alors l’Eglise Saint-Ambroise dans le 11ème arrondissement pendant cinq jours. Le curé finit par laisser entrer la police, et ils sont évacués. Mais après des jours d’errance, où ils sont entre-temps notamment hébergés au gymnase Jappy, ils finissent à l’église Saint-Bernard à la Goutte-d’Or. Or cette fois-ci c’est le curé lui-même qui a décidé de les accueillir, et il refuse de laisser entrer la police. Un mois après, les CRS entrent dans l’église à coups de hache et de bélier. L’extrême violence de l’expulsion et la symbolique de l’église profanée crée un mouvement d’opinion autour de la question des sans-papiers. Un collectif de sans-papiers se crée. Un front d’intellectuels et d’artistes se constituent pour les soutenir. En 1998, le gouvernement régularise 50 000 sans-papiers, ce qui reste très largement insuffisant. Les luttes des sans-papiers continuent jusqu’à aujourd’hui. Plus récemment, en 2009, a lieu par exemple la lutte des sans-papiers de la rue du Regard. Ou il y a quelques jours encore, plus de 120 salariés sans-papiers du marché de Rungis ont occupé une partie du marché pour obtenir des papiers.

 

  • Les grèves de la dignité

 

Mais le moment vraiment fondamental dans le développement de luttes spécifiques anti-racistes et qui demande qu’on y passe plus de temps a lieu entre 1982 et 1984, et est traversé par la Marche de l’égalité en 1983. En effet, motivés par l’arrivée de la « gauche » au pouvoir avec Mitterrand, entre 1982 et 1984 éclatent une série de grèves très importantes dans l’industrie automobile française, principalement à Aulnay et à Poissy. Ces grèves, dont la première éclate le 22 avril 1982, ont pour particularité d’être presque exclusivement menées par des travailleurs immigrés, et d’avoir des mots d’ordre spécifiques aux travailleurs immigrés : il s’agit de revendiquer la liberté syndicale et la dignité, des droits égaux aux autres travailleurs, la fin des insultes racistes, etc.

Pour son usine de Aulnay, Citroën est allé chercher des ouvriers dans les villages les plus éloignés des pays des anciennes colonies, pour être sûr qu’ils n’allaient pas se syndiquer ou faire grève. A Citroën Aulnay et à Talbot Poissy il y avait respectivement 50% et 75% de main-d’oeuvre immigrée, ce qui est énorme. Une fois arrivés à Citroën, ils étaient alors obligés de se syndiquer à la CSL, syndicat maison, issu de la CFT, syndicat pétainiste. Ils devaient faire des cadeaux aux chefs (du couscous, des bouteilles de Ricard, des cadeaux du pays…) pour avoir la tranquillité. Ils n’avaient aucune progression de carrière et étaient sous-payés…

Après sept semaines de grève et d’occupation, les travailleurs ressortent victorieux le 5 juillet 1982. Ces grèves menées majoritairement par des immigrées pousseront très loin la conflictualité, avec des expériences de contrôle ouvrier (ce qui fait que France Soir parle à cette époque de « soviétisation de la chaine »).

 

Ce moment marque également un tournant plus lugubre cette fois-ci dans la racisation/ethnicisation orchestrée par les milieux politiques et médiatiques des travailleurs immigrés dans une période marquée par la révolution iranienne de 1979. Ainsi, le ministre de l’intérieur socialiste Gaston Defferre déclare à propos des grévistes : « Il s’agit d’intégristes, de chiites. ». Le premier ministre Pierre Mauroy déclare quant à lui : « les principales difficultés sont posées par des travailleurs immigrés […] agités par des groupes religieux et politiques. C’est la création d’un péril « islamo-gauchiste ». Le ministre du travail Jean Auroux multiplie également les déclarations dans ce sens. Cette racisation est évidemment reprise et amplifiée par les médias. Le sociologue Vincent Gay explique ainsi que par là « ils opèrent un déplacement des regards sur les luttes ouvrières, participant d’une mise à distance des racines sociales des conflits, et des identités au travail, auxquelles est substituée une identité religieuse décrite comme potentiellement dangereuse. ».

 

Ces grèves de la dignité marquent donc un double tournant :

-d’une part, elles sont l’émergence de luttes immigrées spécifiques, marquées par une conscience de classe et de race

-de l’autre, elles sont également synonyme d’une des premières émergences publiques de la « question de l’islam ».

 

Or, c’est dans la même période en 1981 que naît également l’idée d’une « crise des banlieues », suite à des vols de voiture et à des affrontements aux Minguettes, banlieue lyonnaise, entre jeunes et la police. Les historiens prouvent pourtant que les violences urbaines et les affrontements avec la police ont toujours existé depuis les lendemains de la Deuxième Guerre mondiale, le tournant est donc bien dans leur traitement. La politiste Frédérique Matonti souligne que les médias s’emparent de l’affaire en la dénominant d’un terme qu’ils veulent indigènes, celui de « rodéos » pour vol de voiture, comme 15 ans plus tard naîtra le scandale des « tournantes », renforçant par là la construction d’une affaire médiatique, avec ses propres dénominations, ses propres fantasmes, etc. Et c’est dans la même période également que lors des élections municipales de 1983, le Front national connaît ses premiers succès électoraux. On voit donc à la fois naître le « problème de l’immigration », qui est une construction entièrement politique, et se développer une racisation de ce débat. Cela veut dire que la question n’est plus posée uniquement en terme de nationalité, mais également en terme d’appartenances religieuses, d’appartenance à la communauté musulmane, présentée comme incompatible avec les valeurs françaises et républicaines. La première « affaire » du foulard, qui éclatera en 1989, s’inscrit pleinement dans cette racisation du débat, et en deviendra même l’incarnation la plus visible, autour de débats récurrents à chaque fois créés par les politiques et les médias et largement relayés, jusqu’à l’adoption en 2004 d’une loi sur l’interdiction des « signes ostensibles », interdisant le port du voile à l’école publique.

 

Pour autant, c’est aussi au milieu de cette période que va naître un phénomène politique très important pour l’anti-racisme : la Marche pour l’égalité et contre le racisme. En effet, 1983 voit simultanément naître de nouvelles tensions entre les jeunes et la police aux Minguettes, et la création d’une association de défense, SOS Avenir Minguettes, dont les membres entament une grève de la faim pour dénoncer la situation. Selon Frédérique Matonti toujours, ce sont 19 maghrébins qui sont tués cet été là, et 20 blessés. Parmi eux, le président de l’association SOS Avenir Minguettes, Toumi Djaïdja, d’une vingtaine d’année, essaye de porter secours à des jeunes attaqués par des policiers et leurs chiens, il se prend alors une balle en plein ventre. Il raconte que c’est au cours de son hospitalisation que naît l’idée d’organiser une grande marche pacifiste à travers tout le pays. La marche pour l’égalité et contre le racisme part le 15 octobre 1983 de Marseille et ne regroupe alors qu’une cinquantaine de personnes. Une témoin raconte : « Nous marchions pour ne pas nous faire flinguer. ». Ils traversent ainsi toute la France à pied, et arrivent le 3 décembre 1983 à Paris, où ils forment alors un cortège de plus de 100 000 personnes place de la Bastille. Les retombées médiatiques sont énormes : le président de la république les reçoit le soir même et leur promet la création d’une carte unique de séjour et de travail de 10 ans, qui sera adoptée en mai 1984. Mais la marche va être victime de son succès, et être en grande partie récupérée. Tout d’abord, les médias vont changer son nom, l’intitulant « la marche des beurs ». En 1985, l’association satellite du PS, SOS racisme, est créée, imitant volontairement le nom de l’association SOS Avenir Minguettes pour créer de la confusion et s’emparer de son héritage.

 

  • 2005

 

Nous en venons maintenant au moment tournant que constitue 2005. Mais pour bien le comprendre, il faut revenir brièvement sur la politique de l’Etat français qui a conduit à la criminalisation des quartiers populaires et qui a mené à la tragédie de 2005. Pour Didier Fassin, les cités HLM et les banlieues avaient originairement été pensées comme un moyen de sortir de la pauvreté les familles immigrées reléguées dans des bidonvilles au sortir de la Deuxième guerre mondiale. Mais dans les années 70 avec la crise on assiste à une relégation progressive de ces espaces, relégation à la fois sociale et spatiale. Dès lors, l’Etat fait le choix d’une politique de plus en plus répressive à mesure que le problème prend de l’importance. Cela passe par :

-> un accroissement et un armement des forces de police. Cela passe notamment par la création en 1994 de la Brigade Anti-Criminalité (BAC), pensée pour intervenir en priorité dans les quartiers populaires.

-> En 1993, la loi autorise des contrôles d’identité préventifs sans aucun motif

-> côté justice, c’est la création des procédures de comparution immédiate en 1983 + peine plancher pour les récidivistes en 1994.

Selon Fassin : « Par une sorte de prophétie auto-réalisatrice, en déployant ce dispositif [de la BAC], on a mis en place les conditions permettant la confirmation du bien-fondé de sa présence. Depuis 30 ans, en effet, toutes les émeutes urbaines ont été consécutives à des décès de jeunes dans le cadre d’interaction avec la police. ».

Pour Fassin, la situation hérite en outre de l’histoire coloniale. Les policiers amenés à intervenir dans ces cités HLM sont à l’écrasante majorité (sur son terrain du moins) blancs, originaires pour beaucoup du Nord de la France et de zones rurales. Les forces de l’ordre intervenant dans les banlieues sont donc constituées à la majorité d’hommes blancs auxquels on a confié la mission de pacifier des quartiers décrits comme une « jungle », où vivent principalement des individus d’origine africaine qu’on leur a présentés comme des « sauvages ». » Les deux termes se retrouvent souvent dans les propos des policiers pour qualifier les cités et leurs habitants. On peut voir dès lors se rejouer un rapport de force qui n’est pas sans rappeler celui de la colonisation. Ce qui pousse Didier Fassin à l’interpréter comme une situation postcoloniale.

 

Cela nous amène ainsi au tournant de 2005. Le 27 octobre 2005, Zyed et Bouna sont morts électrocutés dans un transformateur EDF à Clichy-sous-Bois après avoir fui pour échapper à la police. Le procès des policiers, dix ans plus tard, révèlera les communications radio des policiers sur les lieux, montrant qu’ils avaient pleinement conscience de ce qui était en train de se passer, puisque l’un d’entre eux a alors déclaré : « S’ils rentrent sur le site EDF, je ne donne pas cher de leur peau ». Pourtant, les flics bouclent les lieux, et n’appellent pas les pompiers. Leur rôle est d’autant plus important que Zyed et Bouna ne sont morts qu’au bout de 20 minutes. Quand les pompiers arrivent finalement, il est trop tard. Dès le soir même, des révoltes éclatent à Clichy-sous-Bois et en Seine-Saint-Denis. Au bout de cinq jours, elles s’apaisent, mais sont en fait relancées lorsqu’une grenade lacrymogène est lancée par des CRS devant la mosquée de Clichy-sous-Bois le 30 octobre. L’émeute reprend et s’étend jusqu’au quartiers populaires de Paris. Elle prend la forme d’affrontement avec la police et des voitures sont brûlées. Dans la nuit du 3 au 4 novembre, la révolte s’étend à toute la France. La nuit du 7 au 8 novembre, 1500 voitures sont brûlées dans 274 communes : l’état d’urgence est déclaré. Cela permet de décréter le couvre-feu dans un certain nombre de communes et d’interdire les rassemblements à Lyon et à Paris. L’état d’urgence ne sera levé que le 4 janvier 2006.

 

Ce moment marque un tournant dans les luttes anti-racistes. C’est à la fois un moment de cristallisation de la lutte contre les violences policières et un moment de rupture politique radicale pour toute une partie du mouvement antiraciste, et notamment de rupture avec l’antiracisme réformiste, voire de rupture avec l’extrême-gauche, comme le fera le Mouvement des Indigènes de la République, créé précisément en 2005, et qui deviendra par la suite le Parti des Indigènes de la République, le PIR. Dans la lignée de cette vague de politisation des quartiers, le collectif stop le contrôle au faciès se monte en 2011, et le collectif urgence notre police assassine en 2012, suite au meurtre d’Amine Bentounsi.

 

2005 a été en partie un rendez-vous manqué, dans la mesure où le lien ne s’est pas fait entre l’extrême-gauche traditionnelle et la révolte des banlieues. Mais rétrospectivement, on peut interpréter 2005 comme l’inauguration d’un début de prise de conscience de l’extrême-gauche de l’importante des questions antiracistes. Depuis, avec la montée de l’islamophobie d’Etat, avec la mise en place de l’état d’urgence, et surtout avec le tournant de la loi travail, et l’application aux manifestant.e.s du mouvement social de mesures qui auparavant étaient réservées aux quartiers populaires, la convergence des luttes se construit doucement. Ainsi, si le 31 octobre 2015 le retour de la Marche de la Dignité, pour célébrer les 10 ans de la révolte des banlieues, n’avait rassemblé que les collectifs et groupes les plus politisés sur la question de l’anti-racisme (le NPA était également présent) et était demeurée une manifestation relativement minoritaire, cette année le 19 mars 2017, la manifestation a rassemblé tous les secteurs de l’extrême-gauche et a vu défiler 10 000 personnes. L’assassinat d’Adama, le viol de Théo, le meurtre de Liu provoquent des réponses collectives. Ainsi, Assa Traoré déclare : « Avec les manifestations du printemps, il y a eu une prise de conscience considérable : allions nos forces, à partir de maintenant. Combattons côte à côte. ».

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s